Transit à Bahrein

27 Août

Je ne connaissais pas ce petit pays et n’avais jamais visité de pays du Golfe auparavant mais une escale entre la Thaïlande et la France m’a plongé dans la vie de gens dont j’ignorais la souffrance. On parle beaucoup à l’heure actuelle d’autres pays en soulèvement mais jamais de celui ci. Et pourtant, il s’y passe peut être une des pires répressions actuelles face aux espoirs d’une population que personne n’écoute.

Ce récit de ce que j’ai vécu au printemps 2011 est la promesse que j’ai faite aux personnes rencontrées de témoigner de leur vie brisée. Merci pour eux de leur accorder un peu de votre temps.

En préambule, un dernier coucher de soleil sur une plage déserte de Koh Lanta avec l’envie de prolonger encore un peu ces deux mois passés en Thaïlande pour un projet d’éco-tourisme .

Envie de ramener avec moi un dernier bout de ce pays j’emporte un morceau de corail et un coquillage. Je repense alors à un ami qui, sur une autre plage, m’avait déconseillé de le faire. Des navires japonais y avaient sombré durant la seconde guerre mondiale et des esprits pouvaient s’y être réfugiés. Ne m’ayant pas mis en garde sur cette plage ci, j’espère ne pas porter préjudice à une âme errante.

Après un long chemin jusqu’à Bangkok, je prend l’avion en direction de la France. Petite escale au Bahreïn. La compagnie aérienne Gulf Air, qui jusque là offre un service irréprochable, informe l’ensemble des passagers qu’entre les deux vols, il y a une douzaine d’heures d’attente. Elle nous propose donc de nous conduire dans un hôtel afin de pouvoir nous y reposer. Nous sommes ravis de la prestation, cela permettra de faire la connaissance de ce pays que je ne connaissais pas il y a encore un an…

Passage obligatoire par les douanes, je vide mes poches devant le portail détecteur de métaux. Au moment de récupérer mes affaires, un agent me saute dessus et prend au passage mon paquet de tabac à rouler, l’ouvre, en sort le coquillage et me questionne sur sa nature. Un peu surpris, je plaisante sur le fait que ce n’est pas de la drogue, mais juste un coquillage. A priori, cet homme n’en a jamais vu de sa vie, ou alors il n’apprécie pas la blague.. Direction le bureau des douanes!

Après une dizaine de minutes d’attente, un responsable vient me voir et m’explique qu’il a trouvé une graine de cannabis dans mon tabac. Je tente de lui faire comprendre que c’est impossible, car ce paquet vient de France et non de Thaïlande, d’où la composition pourrait être plus douteuse. Après une nouvelle attente, il revient avec une petite fiole de liquide violet, et m’indique qu’il vient de tester le tabac. Ce dernier est positif au haschich. Un peu surpris de ce test, la fiole ne contient que du liquide… Je ne vois pas ce qu’ils ont pu tester, J’insiste sur le fait que je ne transporte pas de produits illicites, que je suis allé en Thaïlande dans un but professionnel et non festif. J’aimerai bien voir la graine en question, mais l’agent ne veut pas prouver ses accusations. Je précise que le bus devant transporter les passagers à l’hôtel doit m’attendre et qu’il serait bon de les prévenir. Dans un grand sourire, il me demande de ne pas m’en faire, il va s’occuper de tout, et je pourrai attraper mon vol, prévu dans la soirée.

Passage au peigne fin de tous mes bagages ce qui prend beaucoup de temps. Ils auscultent le moindre grain de poussière… Tant pis pour Eux! Je n’avais pas eu le temps de faire ma lessive avant de partir, et comme j’ai passé deux mois à faire du paysagisme, de la poussière… J’en ai plein!

Trois heures après avoir analysé dans les moindres détails ma personne et mes affaires, mais sans le moindre succès, l’ambiance se détend et on m’offre thé et cigarettes.

Toujours perplexe sur cette histoire de tabac, je relativise et me dit qu’il s’agissait peut être simplement de voir ma réaction, puis qu’ils ont du se rendre compte qu’ils s’étaient trompés sur mon cas. Trois hommes en civil viennent me chercher. Certainement du personnel de Gulf Air pour me conduire à l’hôtel. Après dix minutes de route jusqu’à la capitale Manama, nous entrons dans les locaux du centre d’investigation criminelle. Surpris de cette destination, je les interroge afin de comprendre un peu plus ce qu’il se passe. D’autant que je ne possédais rien d’interdit, et que malgré les affirmations de la douane, ils n’avaient pas été en mesure de me montrer ce qu’ils avaient bien pu trouver dans mon tabac! Et qu’en est-il de mon vol?

Réponse très sommaire, tout va bien se passer, j’aurai mon vol… Mais le temps passe et l’heure d’embarquement se rapproche. J’insiste, mais le retour est encore plus inquiétant: je dois passer la nuit au poste, et mon vol sera pour demain.

La communication n’est pas évidente, l’anglais de mon interlocuteur n’étant pas très bon. Il lui faut un certain temps pour comprendre que je souhaite apprler ma famille pour prévenir que je ne serai pas à l’aéroport au moment prévu. Sa seule réponse est que je pourrai juste contacter l’ambassade, que je rencontrerai le lendemain matin, après avoir fait ma déposition auprès d’un magistrat. La nuit passe et le conseiller français que je rencontre, me donne enfin une information «officielle»: je vais être placé dans un centre de rétention durant une semaine, le temps de faire analyser mon tabac…

Il me rassure en m’expliquant que ce n’est pas une vraie prison, mais cela n’a pas l’effet escompté. Mais il n’avait pas l’air de bien savoir ce qu’il se passe non plus. Juste avant de quitter le centre, je rencontre un allemand qui termine ses trois mois de détention. Il me glisse une phrase que l’on m’avait déjà prononcé un peu plus tôt: «Mon cas, ce n’est rien…»

Je pars pour la prison d’Asry, dans un quartier industriel, le gros de l’économie est un chantier naval qui appartient à la famille du roi. Deuxième nuit à Bahrein dans une grande pièce, nous sommes deux. Un jeune gars d’un vingtaine d’année partage la cellule avec moi, il m’explique qu’il s’est fait appréhendé en fumant un joint et que dans ce cas, la procédure est une détention d’une semaine accompagnée d’une amende. Au matin, on m’emmène voir un médecin. Il prélève mon sang pour vérifier l’absence de maladie et me questionne sur ma santé. La suite de la procédure est déjà moins agréable. On me rase la tête et j’adopte un peu le style taulard! C’est là que je croise à nouveau Mickaël, l’allemand que j’avais rencontré la veille. Très souriant car lui en a fini, il m’explique avoir insisté pour que je sois transféré dans la cellule numéro 4, là où il était lui-même incarcéré. Apparemment, il s’y trouve de bonnes personnes.

J’y suis conduit plus tard et y rencontre donc deux Turcs : Ahmet et Halil, deux Malaisiens : Chavalit et Weekit, et un Chinois : Cinsua. Les quatre premiers sont incarcérés pour utilisation de fausses cartes de crédit, et le dernier pour faux contrats de vente de téléphones portables.

Nous voilà donc six gars avec pour univers une cellule de 14m², six matelas au sol, un Coran, un jeu de cartes et pour se dégourdir les jambes, un passage de 7 pas…

Toilette et douche sont dans la cellule, car ici la tradition veut que l’on ne sorte pas. Peut être de temps en temps, dix minutes dans une cage d’une douzaine de mètres de long, la seule différence avec la chambre, c’est la vue du ciel et une brise d’air frais, cela deviendra très vite un vrai luxe. En tout cas, petite pensée pour tous ces animaux que l’on exhibe pour le bonheur des petits et des grands. Nous avons également le droit à dix minutes d’appel téléphonique, une fois par semaine. Seulement, comme la situation de ce pays est un peu délicate, les appels sont parfois suspendus.

L’ambiance est bonne et je suis bien accueilli. Avec les moyens du bord, on veille à ce que je ne manque de rien. Mais ce qu’il me faut surtout, c’est oublier les phrases qui commencent à se répéter inlassablement dans mon esprit: «Pourquoi je suis là?»

Mes codétenus sont de gros dormeurs. Peut être que c’est la meilleure façon d’oublier leur condition. Le manque d’activité ralenti effectivement le cerveau et la lassitude l’accompagne vers le sommeil. Mais dans mon cas, l’esprit lutte et le repos ne vient pas.

Une semaine à attendre… Heureusement, il y a une façon de s’évader. Ce sont les souvenirs et expériences de chacun. Alors on voyage successivement en Turquie, en Malaisie et en Chine. Les parties de cartes s’enchainent également. Et je remarque que les regards des valets, dames et rois, me font penser à ceux de mes nouveaux amis. Ils sont épuisés, désespérés.

Ce désespoir vient du fait que l’on ne nous informe en rien du sort qui nous est réservé. Ici, tout le monde attend de passer en jugement. La peine qu’ils encourent pour les affaires d’ordre financière va de trois à cinq ans. Mais les deux Turcs moisissent ici depuis un an déjà. Un an sans quasiment sortir d’une pièce!

Bref, dans le doute on ne peut qu’espérer et je rentre dans le jeu du «maybe». Peut être que je sors dans deux jours. Peut être dans trois. Peut être, peut être, Inch Allah!

La semaine passe plus ou moins vite. Et un soir, on m’avertit que je passe devant la cour de justice le lendemain matin. La date marque bien l’issu de la semaine d’attente mais je suis surpris de la destination, je pensai retourner au centre d’investigation, que l’on me rende mes affaires et au revoir Bahrein. Enfin tant pis, ce calvaire se termine! Je ressens tout de même une petite touche de tristesse qui pointe au milieu de cette effervescence de libération proche. Quand on est enfermé 24H/24 avec des êtres humains… Des liens forts se tissent très vite, et j’ai peine à déjà quitter mes nouveaux amis. Du coup, on fait un peu la fête, et je comprend que chacun se rêve d’être à ma place.

Après une heure de sommeil, on vient me chercher. Malgré de belles valises sous mes yeux, l’excitation masque la fatigue. On m’attribue un compagnon de menottes et par couple nous sommes une dizaine à nous rendre au palais de justice.

Tous les détenus sont enfermés, toujours par paire, dans une petite pièce sur-climatisée. Je ne sais pas si nous dégagions une odeur particulière, l’odeur particulière du criminel peut être. Mais un bras dépasse de la porte, et nous intoxique d’une longue pression d’une bonne minute, sur une bombe anti-odeurs, qualité WC!

Huit premiers détenus sont appelés. Ils vont passer devant la cour des affaires majeures. Seulement 20 minutes ont passé, et les revoilà déjà. Une vingtaine de minutes pour huit affaires… Il y a quelque chose d’étrange dans tout cela. Je savais que devant cette cour majeure, toujours présidée par le même juge, les condamnés n’ont pas le droit à la parole, mais tout de même cela me semble bien rapide. Parmi ces gars, l’un est revenu avec le visage défait, l’air désorienté de celui qui ne comprend pas ce qui lui arrive… Sauf peut être que c’est quelque chose de très lourd… Mon voisin m’apprend que ce gars vient de prendre dix ans. La tristesse et la pudeur m’empêchent de chercher à en savoir plus mais je suis curieux de savoir ce que l’on peut bien faire dans ce pays pour prendre aussi cher…

La porte se rouvre enfin et je crois la fin de ce périple imminent. Mais finalement, on nous appelle tous pour nous reconduire au bus. Et nous? ET NOUS?

Je questionne mon binôme qui vient d’avoir une information. Il me répond qu’on repasse dans un mois. Qu’est ce que c’est cette connerie! Je ne veux pas passer un mois dans ce pays pour rien!

De retour à Asry, j’insiste pour contacter mon ambassade qui m’explique que la police locale a trouvé des traces de stupéfiants dans mon paquet de tabac, lors de l’analyse. Mon conseiller va tenter d’en savoir plus sur mon non passage, et bien sûr tenir informée ma famille qui ne comprend rien.

Et là, je m’interroge sur le fait que quand bien même l’analyse soit vraie, quel intérêt pour ce pays de mettre en prison un étranger en transit. Juste pour des traces, même pas un quantité mesurable de cannabis et qui plus est, dans un période critique… Retour morose dans la cellule, où je comprends mieux pourquoi on m’avait conseillé de ne pas prendre mes affaires de rechange avec moi…

S’enfuir à nouveau, oublier sa condition au maximum pour que le temps ne s’étende pas sous le poids de la déprime. Mes amis se rendorment, moi je maudis tout ces personnes qui empêchent ma vie de tourner normalement.

Le lendemain c’est le jour des appels téléphoniques. On me prête une carte internationale et je contacte ma famille. Ma mère m’apprend qu’elle savait que je ne passerai pas. Mon procès aura lieu dans 5 jours. Je cherche à la rassurer sur ma condition, lui explique que c’est un peu comme une colonie de vacances, sauf que l’on n’a pas le droit de sortir de sa chambre. L’important, même si cela n’est pas une partie de plaisir, est de faire en sorte que mes proches ne s’imaginent pas le pire. Et puis finalement, il n’y a que le temps qui nous sépare. En espérant que cela passe vite, elle me donne rendez vous à l’aéroport de Paris la semaine suivante.

Cinq jours de plus, presque une bonne nouvelle… En tout cas, il faut continuer à tuer le temps. Les amitiés s’approfondissent. Je resserre particulièrement les liens avec les deux Malaisiens. Ce sont deux jeunes types d’une vingtaine d’année d’une gentillesse inimaginable. Il n’y a rien de mauvais en eux. Peut être un peu trop crédules, ils se sont laissés influencer par un vieux mafieux qui leur a fait miroiter la fortune, en leur proposant de faire de l’argent via de fausses cartes de crédit. L’un a déjà une famille à charge et les deux sont natifs d’un pays où l’accès au confort moderne n’est pas à la portée de beaucoup. C’est ainsi qu’ils ont fini par accepter le deal. Arrivés à Bahreïn et loin de leur «parrain», ils se sont immédiatement ravisés, pour finalement décider de rentrer chez eux. Sans argent, ils ont réservé une nuit d’hôtel avec les cartes et acheté leur billet de retour. Leur aventure n’a été que de courte durée puisqu’ils se sont fait appréhender à l’aéroport. Résultat: un jour de liberté à Bahreïn pour trois à cinq ans derrière les barreaux.

Plus j’apprends à les connaitre, plus je me dis qu’ils n’ont rien à faire ici. Ils sont trop jeunes, trop innocents, ils ne sont pas faits pour ça. A un âge où chaque être prend ses responsabilités et fait des choix qui l’ accompagnent toute sa vie, comment mes deux amis vont-ils ressortir?

On commence à ressentir de nouvelles tensions provenant de l’extérieur. Certains gardiens, plus agréables que la plupart, nous expliquent que les conflits ont repris. Et chaque jour on nous décompte le nombre de policiers tués. Mais on ne nous indique jamais rien sur les manifestants.

C’est à cette occasion que j’en apprends un peu plus sur ce pays. Le pouvoir est sunnite, mais 70% de la population est chiite. La majorité des manifestants est chiite et leurs demande sont les suivantes: la possibilité d’accéder plus facilement à un travail correct, avoir des salaires décents, puis aussi la libération des prisonniers. La réalité veut qu’on n’emploie pas ou peu les chiites, et que l’on fasse plutôt appel à une main d’œuvre massive en provenance de l’Inde, du Bangladesh et du Bengale: cette population accepte évidemment tous les emplois et à n’importe quel prix. C’est toujours mieux que chez eux!

Nouvelles inquiétudes… Je me retrouve donc dans un pays où les deux principales variantes de l’Islam se déchirent, à l’image d’autres pays comme l’Irak où les attentats sont monnaie courante. Pour l’instant, les manifestations sont pacifiques. Généralement, les gens font un sitting sur une place de la capitale, en brandissant simplement des pancartes exprimant leurs attentes. Cela dit, pour des rassemblements dans le calme, je suis soucieux quand j’apprends chaque jour le nombre de décès!

De ces quelques informations, s’alimente le jeu du «maybe» et c’est parti. Chacun y va de sa propre théorie, avec pour sujet principal la possibilité de la libération des personnes incarcérées. Tous cependant sont d’accord sur le fait que cela est peu probable, puisque cela ne ferait qu’accroitre le nombre de manifestants. Mais l’espoir fait vivre! Et surtout, aucun d’entre nous ne veut croupir dans un pays où menace la guerre. Surtout qu’Ahmet nous informe des tensions déjà existantes autour de ce pays: les américains y ont des bases militaires, l’Arabie Saoudite garde le Bahreïn sous son coude et l’Iran à majorité chiite en prendrait bien possession. Compte tenu de la situation actuelle, si le pays s’affaiblit trop par ses guerres intérieures, les différents prétendants pourront se ruer dessus. Rassurant!

Dimanche 13 mars. Le dîner est avalé et j’attends l’annonce de ma convocation au tribunal. Une heure paressant le triple passe, et l’on m’informe enfin. C’est bon, une nuit seulement me sépare de la liberté. Nouvelle soirée entre amis qui laisse place à une courte nuit. Courte nuit que je trouve cependant bien longue.

Lorsque je me réveille, il doit être déjà 10h et je ne comprends pas que l’on ne soit pas encore venu me chercher. Le temps passe, toujours rien. Un gardien arrive et je le questionne sur mon sort. Lui me répond: « Court cancelled. Too much problems outside! ».

Le pays est à l’arrêt et compte tenu des tensions à l’extérieur de la prison, les grandes instances sont fermées. Le chantier naval situé à côté des bâtiments est lui aussi fermé. La situation se serait donc aggravée. Mes espoirs de sortie par le tribunal se font de plus en plus minces. J’espère maintenant que les ambassades vont évacuer leurs ressortissants, ou que les manifestants vont mettre tellement de pression que les prisons vont être vidées.

Certains signes alimentent les spéculations. Les gardiens ne portent plus l’uniforme. Peut être trop dangereux pour eux de se déplacer dans une tenue de fonctionnaire du système pénitencier. Certains produits comme les fruits et le tchai (thé au lait) n’arrivent plus jusqu’à nous. Les menus sont de plus en plus identiques: poulet et riz. Et pire que tout, les appels téléphoniques ne sont plus autorisés, pas moyen de faire évoluer la situation.

Quelques jours d’incertitude plus tard, on m’informe d’une nouvelle convocation au tribunal. Trop de «maybe» me font douter de tout et ma seule réponse sera Inch Allah! Puis je me surprend à y croire vraiment quand une idée nouvelle me vient, je peux tenter de faire sortir également mes amis, en leur proposant de contacter leurs familles et ambassades, pour leur informer que ce pays n’est plus sûr du tout et que leur vie est en danger. Ce nouvel espoir revigore tout notre petit monde et s’ensuit une nouvelle soirée folle.

Soirée folle et matin douloureux. Personne n’est venu. Je ne sais plus quoi penser. Je ne sais plus ce que je suis censé faire. On ne me dit rien. Rien ne va comme il faut. De sales pensées m’assaillent. Vais-je seulement sortir vivant d’ici? Je ne veux plus subir cette non justice. Il faut que je trouve le moyen de reprendre le contrôle de la situation. Je dois contacter mon ambassade, qu’ils me sortent d’ici! Si ce pays où je n’ai commis aucune infraction ne peut me juger, ils doivent me libérer!

Plusieurs fois je demande cet appel. Puis je le hurle en prétextant différentes raisons liées à ma famille, tout en insistant sur le fait que c’est un droit international qui ne peut m’être refusé. Encore une fois on me fait croire que l’on va soumettre ma demande puis on me revient avec des mensonges. On me fait même croire que toutes les ambassades sont fermées. On me confirmera plus tard que c’était faux. Je constate dans le regard des gardiens, que la question des droits internationaux leur pose problème, mais quelque chose bloque au niveau des supérieurs.

Pour canaliser l’énergie, je m’impose un programme physique. Au moins une heure de marche par jour, divisée par sept pas, cela fait beaucoup d’allers retours. Des pompes et haltères. Haltères de fortunes, on fait avec ce que l’on a! C’est-à-dire, des sacs plastiques, des flacons de shampoing remplis d’eau et un bout de ficelle!

Ne pas oublier également d’entretenir le cerveau. Pour cela, les cartes et un jeu d’échec. Le plateau est un bout de matelas où les cases sont dessinées à la main. Les pièces sont faites avec des opercules d’aluminium provenant de portions individuelles de confiture. C’est le quotidien habituel de tout détenu: se recréer un univers avec le peu dont il dispose.

Je repense à cette phrase: «Mon cas, ce n’est rien». Plusieurs fois on me l’avait répétée, et il y a seulement quelques jours encore. C’est un responsable du centre d’investigation criminel qui cherchait à me réconforter lors d’une entrevue avec le consul français. Il m’avait dit de me préparer à faire un mois en détention. Surpris, je l’ai interrogé sur la possibilité de faire un mois pour une telle affaire! Selon lui, il valait mieux s’attendre à plus que ce que je risque. Et si je sortais au bout de deux semaines, la surprise n’en serait que meilleure. Je me prépare donc au pire, toujours sans comprendre pourquoi mon cas n’est rien, ça n’en a pas l’air et cela m’inquiète.

C’est lors de cette journée, après la troisième tentative avortée de jugement, que je commence à avoir les réponses à mes tourments.

Avec les espoirs dissipés, le calme et la morosité règnent dans la cellule. On communiquait par des regards mornes qui en disaient long, quand une série de bruits inquiétants nous remet en éveil. On reconnait cris, coups et verre cassés. On ne voit rien. Il faut se fier à son ouïe. Les cris s’intensifient. Surtout les cris et les coups. Compte tenu de la situation, on s’imagine que ce sont peut être les manifestants, parvenus à libérer la prison! L’activité se déplace alors vers l’extérieur. Ahmet qui m’a à plusieurs reprises rappelé l’adage: «Fort comme un turc» se hisse au niveau de la lucarne pour voir ce qu’il se passe. Des personnes courent, poursuivies par des gardiens. Des coups de feu retentissent. Tout le monde se jette à terre et cherche un endroit sûr. Et très vite, on comprend que les détonations provenaient de fusils à gaz. L’air de la cellule commence à être contaminé et les bronches s’irritent. Il s’agit d’une tentative d’évasion provenant de l’autre aile…

La course poursuite aux détenus dure quelques heures. Un hélicoptère est même venu prêter main forte aux forces de l’ordre. Puis petit à petit le calme revient. Un calme inquiétant. Il y a comme une tension malsaine qui plane dans l’air, on sent que quelque chose de très mauvais va arriver.

Et cela ne tarde pas. A l’extérieur, l’animation reprend. Les cris insistants nous informent que les fuyards sont amenés là, juste derrière notre mur. On les couche au sol, les uns à coté des autres et on leur hurle dessus.

Et puis à leur tour on les entend hurler, mais cette fois ci c’est la douleur.

L’un après l’autre, ils se font passer à tabac pour leur faire payer cet affront qui est la reprise du contrôle de leur vie. On ne les a pas placés là par hasard, mais pour faire pression sur les autres, ceux de notre aile afin de nous dissuader de tenter une telle aventure à notre tour.

Les coups ne sont pas retenus. On entend les impacts presque plus que les cris que l’on cherche à faire taire. Tant qu’une personne hurle, elle est battue… Jusqu’à ce qu’enfin elle contienne sa douleur. Cette scène atroce a duré près de six heures. Et ce n’est qu’au milieu de la nuit, lorsque les cris s’arrêtent, que l’on a honte de s’endormir.

Réveil difficile quelques trois heures plus tard. Petit déjeuner sans goût. Trente minutes après, alors que chacun cherche à retrouver le sommeil, on entend les cris insistants des gardiens, enfermant les fuyards dans les feradis au bout du couloir. Les Feradis sont de petites cages de deux mètre carré, rappelant celles des fourrières pour chien errant. Et puis les coups et les cris reprennent. Cela deviendra un rituel matinal. Toujours après le petit déjeuner. Tous les jours. Pendant une heure.

L’ambiance a beaucoup changé. Plus personne n’ose appeler les gardiens. Peut être de peur de faire offense aux seuls bruits qui se faisaient entendre, ceux provoqués par la douleur.

Une semaine se déroule difficilement, avec la sensation que mon esprit ne lutte plus. Cela fait trois semaines que je suis enfermé, et cela devient une mauvaise habitude. J’en viens à me dire que c’est ma vie aujourd’hui. Il faut l’accepter ainsi, ça s’arrangera plus tard.

Une des grandes capacités du cerveau humain c’est l’adaptation. Et finalement, c’est peut être la meilleure chose à faire. Tenir au plus loin sa vie normale. J’aimerai tant ne pas avoir à donner de nouvelles à ma famille. Cela me ramène trop a l’absurdité pénible de ma situation. De toute façon, les appels sont interdits pour le moment et cela m’arrange…

Cet après midi, une semaine après la tentative d’évasion, c’est le grand ménage. On nous donne tout le nécessaire pour nettoyer et assainir notre cellule. C’est une tâche qui est effectuée régulièrement, mais cette fois ci on ne peut s’empêcher de penser que c’est «maybe» pour une autre raison. Et en toute logique, nous nous imaginons que la demande du peuple Bahreïni de libérer les prisons a été acceptée et qu’il faut rendre sa chambre propre. Il ne faut pas grand-chose pour que l’espoir renaisse. Le seul problème, c’est qu’il s’effondre, tout aussi vite et à chaque fois.

Un peu plus chanceux que mes amis, le soir même un gardien me glisse une phrase que je ne comprends pas tout à fait, mais cela ressemblait à «convocation pour le tribunal demain matin». Habitué aux mauvaises surprises, je ne m’emballe pas, d’autant que personne d’autre ne vient me confirmer cette information.

Chavalit à peur de me perdre. Il m’a avoué que je suis la seule personne qu’il ait vraiment appréciée durant son incarcération. Il me considère comme le grand frère qu’il n’a jamais eut. Dans cet univers difficile, il est important d’avoir près de soi des personnes avec qui on puisse se sentir bien. Lui aussi est mon frère. Je ne veux pas le perdre. Nous nous sommes promis de nous revoir. Le plus tôt possible, j’espère. Il me raconte beaucoup sur sa vie et son pays, sa famille et comment tous ensemble il ont chassé un anaconda. Nous parlons presque toute la nuit. Comme si c’était la dernière.

Le sommeil nous rattrape et une heure seulement après avoir fermé les yeux on m’appelle pour me rendre au tribunal. Heureusement le petit déjeuner n’a pas encore été servi. Ce matin je n’entendrai donc pas la pluie de coups sur les fuyards. Nous sommes une demi-douzaine dans le tribunal. Les cinq autres sont Bahreïnis et passent avant moi. L’audience toujours aussi expéditive, se voit reconduite pour eux, dans un mois.

Puis vient mon tour. Debout devant le juge, un homme se place à mes côtés m’annonçant qu’il est traducteur. Le juge feuillette mon dossier quelques secondes et prend la parole. Le traducteur me traduit ce que je pense être le résumé des faits, mais qui s’avèrera être le chef d’accusation: «Vous avez été appréhendé à l’aéroport en possession de narcotiques?». Ce à quoi je réponds «oui». Et l’on me prie de me rassoir.

Surpris de n’avoir pas pu prendre la parole pour me défendre, je commence à m’inquiéter. On me rappelle. Nouvelle traduction: «Quatre mois fermes!»

Mon cerveau ébranlé, mes pensées s’entrechoquent et je n’arrive plus à parler. On ne m’a pas laissé parler, expliquer en quoi les accusations à mon encontre sont erronées. Retour à Asry, dans la confusion, cette fois ci. Ce n’est que lorsque j’annonce à mes codétenus la sentence, avec un rictus provoqué par l’absurdité de la situation, que l’on m’explique que j’aurai pu prendre la parole en levant la main droite. Ce droit est toujours énoncé en début de procès, mais ne comprenant pas l’arabe, je n’ai pas su ce qui aurait pu être déterminant pour ma défense… Mon seul recours pour dénoncer cela sera l’appel. Il me faut encore attendre pour que justice soit rendue.

Les réflexes que l’on prend ici sont assez effrayants. Cette condamnation de quatre mois, sonne seulement comme une demie mauvaise nouvelle. Car enfin j’ai une information officielle confirmée et je ne suis plus dans l’incertitude. Et puis mes amis sont contents pour moi. Ils me disent que j’ai de la chance. Je vais être transféré à Jau, la grande prison. Ahmet déjà bien au courant, me décrit cet endroit comme un centre de vacances comparé à Asry. Portes ouvertes toute la journée, activités physiques, trente minutes de téléphone par semaine, billard, salle de télévision. Apparemment un mois à Jau passe comme un jour à Asry. Tant mieux. Il ne me reste plus que trois jours et demi à faire alors. Je réalise tout de même que si je sors au bout de quatre mois, je peux faire une croix sur mon métier et sur tous les clients qui m’attendent.

Un gardien vient alors nous annoncer que nous avons quinze minutes pour préparer nos affaires. Nous déménageons dans l’autre aile. Les cinq cellules de notre couloir doivent être libérées. Certainement pour faire place aux manifestants interpelés.

Room number ten. Nouvelle ambiance. Cette fois ci nous sommes une vingtaine de tous âges et de tous états. Chavalit n’est pas rassuré. Il est vrai que certains font un peu peur. Alors il faut tout de suite briser la glace. Par chance je reconnais mon partenaire de menotte de ma première tentative avortée au tribunal. Nous discutons un moment. Certains viennent nous observer. Curieux de voir un blanc dans leur prison. On nous raconte que c’est de cette cellule qu’est partie la mutinerie. A priori, des détenus sentant le mouvement populaire, ont cherché à le rejoindre. Après avoir neutralisé un gardien lorsqu’il faisait son comptage , les gars lui ont subtilisé ses clés afin d’ouvrir toutes les cellules du couloir. Mais sur les quelques quatre vingt détenus de ce côté, seulement treize on fui. Trois auraient réussi à passer le mur de la prison et l’un d’entre eux aurait volé un bus pour revenir chercher ses amis. Sans succès, il a été rattrapé par la suite. Seul un saoudien aurait réellement réussi à s’échapper, car on a aucune nouvelle de lui. Certains cependant pensent qu’il aurait été abattu et jeté à la mer. Mais , cela n’est qu’une rumeur.

Par contre ce qui est bien sûr, ce sont les violences subies par les fuyards. Un gars me dit qu’il n’a pas reconnu son ami tellement ce dernier a été défiguré. Un autre qui souffrait de problèmes psychiatriques aurait définitivement perdu l’esprit. Un dernier se trouve entre la vie et la mort, car il était trop mince et n’avait pas suffisamment de muscles ou de graisse pour encaisser les coups. Tristes nouvelles, mais à nouveau il ne faut pas se laisser aller à de mauvaises pensées. Chacun cherche à détendre l’atmosphère. Cette fois ci encore, cela dure peu. La porte s’ouvre pour laisser entrer un nouvel arrivant. La coutume veut que l’on veille toujours à bien installer les nouveaux, les mettre à l’aise avant de leur poser des questions sur leur sort.

Et ce que ce jeune gars nous raconte, nous glace le sang… Il vient des villages. Il nous explique que là bas des escouades improvisées armées de sabres font régner la terreur. Ils s’impliquent à leur manière dans le conflit actuel. Peut être pas assez intelligents pour comprendre ce qu’il se passe dans leur pays, ils s’en prennent directement aux étrangers, qu’ils considèrent comme la cause de leurs problèmes puisqu’ «ils leurs volent leur travail!» Ainsi, ils arrêtent ceux qui ne leurs ressemblent pas, les questionnent sur ce qu’ils font dans le pays et si la réponse ne leur convient pas, ce qui est apparemment souvent le cas, ils leurs tranchent la tête d’un coup de sabre pour la jeter ensuite à la poubelle. Ce gars nous explique que bien que natif du pays, il s’est retrouvé en conflit avec eux, et que par chance, la police l’a sauvé in extremis. Quelques temps après, il est fouillé et l’on trouve sur lui une dose d’héroïne. Il est immédiatement conduit en prison où il risque de rester cinq ans. Il remercie encore les policiers qui l’ont arrêté, de lui avoir sauvé la vie.

A ces moments douloureux se succèdent parfois de petits bonheurs. Un des hommes de la cellule dix a une parfaite dextérité avec les cartes et nous a fait passer une nuit de magie. Le sourire aux lèvres et les yeux grands ouverts, ils nous fallait au moins cela pour reprendre un peu le dessus. Après une heure de sommeil, on vient me chercher pour mon transfert. Juste le temps de s’échanger des coordonnées et de se serrer chaudement dans les bras. Mes frères, je ne vous oublierai jamais. Chavalit et Weekit, j’espère vous revoir très vite. Vous ne méritez pas cela.

Passage obligatoire par le centre d’investigation où je retrouve le consul français. Il m’explique qu’il voulait assister à l’audience mais n’a pas été prévenu. Je lui fais part de l’erreur quant à mes droits, mais il ne peut rien y faire. Il essaie de faire son possible pour m’aider mais sa marge de manœuvre est très limitée. Par ailleurs, il n’est pas facile de lui faire comprendre que je ne suis pas un délinquant! Mon apparence a beaucoup changé : le crâne rasé, une barbe épaisse de trois semaines et les traits tirés… J’ai une tête à faire peur. J’explique à un responsable qu’un bijou qui m’avait été confisqué à la prison ne m’a pas été rendu. Je pensais qu’il pouvait m’aider jusqu’à ce que je me rende compte qu’une personne de son propre service, m’avait également dérobé de l’argent en garde ici. Je commence vraiment à être écœuré.

Direction Jau. Près de trois quart d’heure de route depuis la capitale pour arriver dans le désert. Hormis les dunes, le paysage se compose de derricks, d’oléoducs, de gazoducs et quelques baraquements de fortune, certainement pour les immigrés qui y travaillent pour 200 à 300 dinars par mois ( fois 2 en euros).

Jau est un énorme centre pénitencier où résident environ 1300 détenus répartis en cinq prisons classées par type de délit. Quelques formalités avant de pénétrer dans l’antre. Prise de sang, prise d’ADN, scanner corporel, remise de l’uniforme soit un pyjama officiel de couleur grise et explication des règles à respecter. Ma nouvelle adresse: prison n°2, aile n°2, cellule n°6. Cette cellule est un peu plus grande que la précédente et nous la partageons à dix: sept bahreïnis, un saoudien et un sri lankais. Quatre lits à étages, pas assez pour tout le monde, je dormirai par terre. L’accueil est bon encore une fois. Je rencontre des gens dont je ne me sens pas différent. La communication est juste un peu plus délicate car seules trois personnes parlent anglais. Je leur donne quelques informations sur les incidents d’Asry et ils m’expliquent que ces événements sont la cause de la dégradation des conditions de détention de Jau. Ce ne seront pas les vacances que l’on m’avait décrites. Les portes ne sont ouvertes plus qu’une heure le matin, et une autre l’après midi, pas de sport et grandes difficultés pour passer un appel téléphonique. Voilà qui annonce la couleur. Un petit avantage quand même. Comme les personnes ici purgent de longues peines, les moyens pour se distraire au sein des cellules sont un peu plus consistants. Livres, journaux, véritables jeux d’échecs et MP3. De suite, je fais remplir ma demande d’appel. J’ai de la chance car dans ma cellule, se trouve la seule personne capable de lire et d’écrire de toute l’aile. Il est surprenant de voir un tel taux d’analphabétisme dans un pays qui exhibe si fièrement ses richesses et son modernisme!

En gros, on m’explique que mon cas ce n’est rien et que d’ici une semaine, deux maximum, je passerai en appel et sortirai. Par contre, moins bonne nouvelle quand je parviens à contacter ma famille. Le chef d’accusation a encore changé. Mon tabac est maintenant considéré comme un mélange avec du cannabis. La blague continue et je commence vraiment à comprendre pourquoi mon cas ce n’est rien! En parlant avec d’autres détenus, j’entends des histoires similaires à la mienne mais dans des proportions bien plus inquiétantes.

Voici le récit d’Hussam, jeune homme cultivé issu d’une bonne famille qui a fait fortune dans le milieu pharmaceutique. Dans sa jeune vie, il a tout réussi. Bien apprécié de ses patrons, il gravit rapidement les échelons et se retrouve à une bonne place dans le secteur bancaire. Sa vie sentimentale fait également rêver. Il tombe amoureux d’une jeune demoiselle au lycée avec qui il entretient secrètement une relation téléphonique, puisque du fait de sa religion, il ne pouvait pas la rencontrer. Cette liaison dure quelques années, jusqu’à ce qu’il soit suffisamment stable dans sa vie professionnelle pour offrir une belle dot. Ce qui arrive relativement vite. Il fait sa demande en mariage à sa belle famille, après avoir présenté ses parents, tantes et oncles, ainsi que leur fortune. Devant ses moyens financiers, la belle mère est séduite et pense qu’il s’agit d’un bon parti pour sa fille. Un montant pour la dot est fixé et Hussam triple ce montant pour prouver son amour. Il couvre d’or sa promise et le mariage se fait en grande pompe. Les deux tourtereaux commencent à peine leur doux chemin qu’une triste nouvelle s’abat sur la famille du marié. Son oncle ruine l’affaire qu’il avait monté avec son frère. La famille n’a plus un sous. Cette information arrive aux oreilles de la belle mère qui ne considérait l’amour de sa fille qu’au travers de l’argent de son gendre. Elle insiste pour que le couple divorce. Lors d’une des premières audiences devant le juge, elle accuse le mari de battre l’épouse, qui ne peut donner sa version puisqu’absente. L’accusation ne tient mais l’acharnement continue. Elle accuse maintenant Hussam de consommer des drogues. Toujours accusé à tort et las de cette situation devant un tel acharnement, il comprend qu’il ne pourra pas avoir un mariage heureux et se résigne. Le divorce est prononcé et Hussam par cette succession de mauvais coup du sort est abattu, C’est dans son désespoir qu’il se met à fumer de temps en temps un joint. Et c’est là que le sort commence à s’acharner. Un de ses amis qui vient de se faire prescrire un traitement psychiatrique et ne souhaite pas que sa famille soit au courant, lui demande de conserver les médicaments. Quelques jours plus tard, il le contacte pour récupérer les boites et Hussam lui demande en contre partie de lui payer les réparations qu’il a faites sur sa voiture. Lorsqu’ils se retrouvent, les deux amis sont interpellés par la police. En présence de médicaments et d’argent, Hussam est accusé de vente illicite. Il se défend en montrant l’ordonnance et les étiquettes nominatives sur les flacons. Mais la personne qui l’interroge ne l’entend pas de cette façon. Devant les yeux du prévenus, l’agent du centre d’investigation déchire l’ordonnance, vide les flacons dans une poche d’aluminium, regard mon ami dans les yeux et lui dit : «Voilà, tu es dealer!». Il sera condamné à trois ans ferme. La malchance ne s’arrête pas là. Quelques temps plus tard, un ami toxicomane d’Hussam lui demande de le conduire chez un dealer pour qu’il lui fournisse des médicaments. Hussam était pressé et lui propose de passer seul chez le gars, et de lui apporter ensuite la commande, ce qu’il fait sans encombre. En repartant chez lui, il récupère sa mère. C’est quand il s’arrête pour remettre de l’essence que la police l’interpelle. Pas de chance, ils travaillaient avec l’ami d’Hussam pour faire tomber le dealer, mais comme tout ne s’est pas passé comme prévu, c’est lui qui prendra dix ans. Au total il aura quatorze ans et six mois à purger. Sa peine ayant été rallongé puisqu’il s’est fait attraper en prison avec des somnifères, le pauvre ne trouvait pas le sommeil.

Autre histoire encore plus sordide. Celle d’un jeune pêcheur Abdullah. Son seul vrai plaisir: partir en solitaire sur son embarcation pour pêcher du poisson, qu’il revend pour vivre et aider sa famille. Jeune homme sans histoire, à la gueule d’ange, c’est ainsi qu’il commence sa vie. Tout se passe au mieux jusqu’à ce que la police déjoue un trafic de stupéfiant importé par la mer. Les trafiquants sont questionnés sur les membres du groupe. Dans les noms divulgués figure Abdullah, et cet homonyme n’est pas présent. La police commence ses investigations et tombe sur le pêcheur. Ils ne vérifient pas son identité, son seul tort est d’avoir le même prénom et cela suffit pour qu’ils l’embarquent. Le pêcheur n’aura pas le droit de faire sa déposition devant un magistrat. Il ne passera pas devant le juge. Mais il sera condamné à 25 ans ferme. A son arrivée à la prison, il restera prostré dans son mutisme pendant un mois. Ce n’est qu’après son appel où il est réduit à sept ans, qu’il commence à raconter son histoire. La première fois de sa vie où il verra de la drogue, ce sera en prison.

Salman, lui s’est fait arrêter en compagnie de sa femme qui allait accoucher. Comme d’autres, il a vu de près les manipulations policières. Pour faire pression sur lui, un inspecteur fait des photocopies de billets de banque et les met dans le sac à main de son épouse, ceci afin de faire du chantage et de l’accuser de revente. Lorsqu’il est incarcéré, les services de police lui rendent visite et lui proposent de rabaisser sa peine s’il reconnait comme dealer un type qu’il ne connait pas.

Des histoires comme celles-ci j’en ai entendues plein. Des coups montés, des tortures pour faire avouer des faits non commis, des couples que l’on arrête et que l’on condamne conjointement à dix ans, alors que seul l’un d’entre eux s’est placé dans l’illégalité. Et c’est en constatant les différences de peines entre sunnites et chiites pour les mêmes faits, que je comprends que le but est entre autre, de faire disparaitre une partie de la population. Celle là même qui manifeste en ce moment pour l’opportunité d’un peu plus d’espoir dans sa vie. Mais malgré les tentatives du pouvoir en place d’accentuer les différences, les personnes incarcérés cohabitent très bien et reconnaissent qu’ils sont tous des frères musulmans.

Mon cas, ce n’est rien…

Que peut faire ici un jeune à qui on ne laisse que peu d’espoir pour réussir sa vie. Sans travail et sans argent, ils ne peuvent se marier. Sans espoir, ils sont perdus et alors il devient très facile de chercher un peu de bonheur dans les paradis artificiels. Mais s’ils ont alors le malheur d’avoir des ennuis avec la justice, c’est toute leur vie qui s’arrête. Puisque s’ils sont incarcérés, à leur sortie, ils ont une interdiction de travailler pendant deux ans, période pendant laquelle ils sont bien entendus surveillés. Ensuite que faire sans travail et sans argent lorsque l’on veut reconstruire sa vie? Et une fois leur période probatoire terminée, le centre d’investigation leur remet un document officiel récapitulant leur infraction. Ce papier, ils sont dans l’obligation de le présenter lorsqu’ils postulent pour un emploi. Ce qui réduit considérablement les chances d’être embauché puisque si l’employeur n’hésite pas à embaucher un ancien détenu, c’est que lui aussi est peut être dans l’illégalité.

Ainsi ils se retrouvent coincés et puisqu’ils ont passé un temps assez long avec des gens condamnés pour les même délits, leur seul et définitif univers peut très vite se limiter à la drogue et la prison.

Vue par un européen, leur vie est foutue. Mon cas ce n’est rien…

Un européen a également des privilèges ici. Il ne sera pas battu, ce qui est pourtant un phénomène assez fréquent. Je me remémore certains hommes, avec de belles cicatrices sur le crâne ou qui avaient du mal à marcher. Pour pas grand-chose, parfois juste pour une cigarette à la sauvette, les gens se font battre dans ces fameuses feradis. D’ailleurs, une semaine après mon arrivée à Jau, nous rejoint dans la cellule un ancien d’Asry qui m’explique que l’on bat toujours les ex-fuyards. Cela fait déjà deux semaines et je ne saurais jamais quand cela s’arrêtera.

Le temps passe et la situation se tend. Il y a de plus en plus de contrôle des chambres. Les gardiens se font de plus en plus agressifs. Un chrétien se voit humilié lorsqu’un officier jette sa croix au sol et la piétine. C’est un coup dur puisque la plupart des détenus resserrent leurs liens avec la religion pour mieux supporter la détention.

Au bout de trois semaines, toujours pas de date prévue pour l’appel. Je rencontre à nouveau le consul qui commence enfin à croire en mon innocence et comprend que peut être quelque chose ne tourne pas rond dans cette histoire. En pour-parler avec ma famille, ils font appel à un avocat pour accélérer la procédure. D’ailleurs aux dernières nouvelles, on ne m’accuse plus de tabac mélangé, mais d’avoir été pris en possession d’une vingtaine de grammes de stupéfiants. L’avocate fait bien son travail, mais toujours sans me demander ce que j’ai à dire, elle parvient à faire avancer mon appel. Le juge réduira ma peine de quatre à un mois, 500 dinars d’amende et une sortie obligatoire du territoire. Ayant déjà fait un mois et demie, je suis libre. Enfin je serai libre quand l’amende sera payée. Cela prend quelques jours de plus.

A mon retour en cellule, je découvre qu’un grand ménage a été fait. Une escorte de policier a tout confisqué et ne laisse par personne qu’une tenue officielle, un change et un livre. Étant absent, ils ont confisqué mon journal de bord, celui là même où j’avais déjà écrit cette histoire. Y était également rangée ma carte de téléphone et notés tous mes contacts. Et là je réalise que je n’ai plus aucun moyen de retrouver la trace de mes deux amis Malaisiens. C’est un des pires moments que je vivrais ici… Chavalit, mon frère, je ne veux pas te perdre.

Sébastien, mon ami Sri Lankais, ton visage est très triste. Tu t’es vu confisquer ta bible qui t’aidait à tenir.

C’est lors de ma sortie de prison, où j’ai cherché à récupérer mes biens, que je comprends enfin que toutes ces affaires avaient été détruites. La liberté est une belle illusion. On me libère, mais on m’apprend que les services d’immigration sont fermés et qu’il me faudra attendre le lendemain pour rentrer chez moi. Pour la peine, on me ramène dans un centre de rétention. Lueur d’espoir de revoir mes amis, si par bonheur ce centre est celui d’Asry. Fausse joie, ce ne sera pas celui-ci.

Nouvelles formalités de contrôle avant d’être conduit en cellule. La porte s’ouvre. Et là, coup du destin, je revois les deux bonnes bouilles asiatiques dont je me languissais tant! Ils y avaient été transférés il y a quelques temps, l’autre centre servant maintenant uniquement à l’incarcération des manifestants. La situation de ces derniers, selon les dires de mes amis, est d’ailleurs très mauvaise. Pour la plupart, cela fait plus d’un mois qu’ils sont enfermés, les yeux bandés et les mains menottées. Ils sont généralement battus, et s’ils doivent aller voir le docteur, leur chemin leur est montré par des volées de coups indiquant la bonne direction!

Cet après midi au centre d’investigation, j’avais vu trois personnes dont on avait masqué les yeux. Alors qu’on m’offrait un thé dehors, j’assiste à un spectacle qui m’avait dérangé. Plusieurs personnes s’étaient mises à entonner des chants festifs dans le hall où étaient les détenus. Peut être ces chants masquaient-ils le bruit des coups… La situation se dégrade vraiment ici. Y compris pour mes amis. Leur cellule n’a plus de lucarne. Pas moyen de savoir si c’est le jour où la nuit. Ce n’est qu’une minuscule pièce pour dix, avec agglos apparents sous une mince couche de peinture. Et je me fais un souci particulier pour eux puisqu’ils subissent les avances et les attouchements de certains gardiens. Pourvu que l’on n’abuse pas d’eux.

Quelques nouvelles encore de mes amis turcs que je n’ai pas revu. Ils viennent d’être condamnés à 5 ans et on été transféré à Jau.

Courte nuit, nouveau départ, nouveaux aurevoirs encore plus émouvants. J’espère sincèrement vous retrouver en bon état, mes amis…

Avant de quitter le sol Bahreïni, il faut passer par les services d’immigration où l’on me présente la «cerise sur le gâteau!» Et oui, pour qu’une bonne blague soit parfaite, il faut une belle chute: on me somme de payer 100 dinars parce que j’ai dépassé la durée du visa qui m’était accordé… Et il faut également payer d’avance mon billet d’avion pour être bien certain que je parte! Pas de doutes à ce sujet. Cela fait maintenant un mois et demi que je n’attends que cela. Ces formalités s’avèrent un peu périlleuses mais grâce à mon ambassade, on en vient à bout.

Mais cela ne s’arrête pas là. On m’emmène dans une nouvelle prison, celle de l’immigration, afin que je ne traine pas dans les rues avant mon vol. Nouveau décor, même scènes: des gardiens qui prennent un plaisir extatique à humilier les détenus. Heureusement je deviens familier de ces comportements stupides et cela n’entraine en moi qu’un sourire et de la pitié à leur égard. Ces derniers instants à Bahreïn me laissent encore le temps d’entendre quelques histoires hallucinantes. Notamment celle d’Ibrahim, condamné à 31 ans de détention pour des faits mineurs. Après avoir supplié le juge de lui accorder la peine de mort plutôt que réduire sa vie à de la prison, il sera rabaissé à douze ans. Il a fini sa peine mais ce n’est pas encore terminé pour lui. Tout comme sa famille, il est né à Bahreïn. Peut être parce qu’il est chiite, on lui a trouvé des racines iraniennes. Son expulsion vers l’Iran a été ordonnée en conséquence. Mais l’Iran n’a aucune trace de lui, ni de sa famille dans ses registres. Pour ces raisons, cela fait cinq mois qu’il moisi dans cette prison d’étrangers en instance de départ…

Ma chance est que mon pays et ma famille veulent bien de moi. Et je fais rapidement mes adieux à Ibrahim afin que l’on me reconduise à l’aéroport. Ce n’est que dans la zone internationale que l’on m’abandonnera… ENFIN!

Heureusement pour moi, mon cas n’était rien…

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3 Réponses to “Transit à Bahrein”

  1. Ali - Bahrain septembre 16, 2011 à 7:44 #

    I can’t speak french but I know this word « merci »

  2. supportbahrain septembre 16, 2011 à 11:11 #

    I knew few words of arabic but one was often in my mouth when I was in Barhein « mechkoul, habibi ».

  3. abdelrahman septembre 17, 2011 à 6:43 #

    Au nom de tout les Bahreinis et de la révolution, je vous remercie infiniment pour cet émouvant témoignage et pour votre courage.

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